Comme le nom de la catégorie l’indique, il s’agit d’un livre de bord, bref de notes de travail et non un programme, une conception, ni quoi que ce soit d’autre. Bref, des notes de travail amenées donc à être modifiées, raturées, ajustées, affirmées, infirmées, etc…
En dehors des parties purement historique et programmatique…, Village Vanguard, c’est aussi un moyen détourné d’avoir un retour plus précis sur l’organisation éditoriale d’IMHO et sur le fonctionnement de la chaîne du livre… Et ça dépote grave de ce point de vue là…
En dehors des aspects positifs évidents (création d’un espace dédié à la promotion des livres édités, contextualisation plus importante, extension des activités, changement de rythme flagrant avec une découverte plus profonde des autres éditeurs français et étrangers, et donc le plein d’idées pour de nouveaux livres, projets, etc), l’organisation d’une librairie est plus qu’instructif sur les flux et rapports de force entre libraires, distributeurs et éditeurs…
Pour faire rapide, du côté d’IMHO, mon boulot était de créer un programme aussi intelligent et cohérent que possible par rapport à une certaine conception éditoriale (décloisonnement des genres, non spécialisation, expérimentation, position non hégémonique du livre…). Une fois le livre conçu et achevé, il revenait au distributeur de commercialiser le livre auprès d’un libraire qui lui-même devait médiatiser le livre auprès du lecteur potentiel (le fameux rôle de passeur de Jacques Noel du Regard Moderne, voir post précédent). Là, c’était clairement le monde des Bisounours pour peu qu’une ou deux chroniques dans des médias dits importants apparaissaient…
Le dépucelage de l’éditeur naïf arrive généralement rapidement : la chaîne du livre n’est qu’une immense opération de filtrage et de cavalerie fonctionnant par à-coups. L’éditeur se heurte non seulement à la situation économique du livre tout en participant pleinement à cette gigantesque opération de cavalerie (produire plus et deux fois plus vite pour rattraper les pertes précédentes). Du côté du distributeur, c’est la même bérézina, la surproduction le coince aussi bien en amont qu’en aval, il n’a ni le temps de connaître le livre qu’il distribue et encore moins le temps de le présenter convenablement (quand il ne le zappe pas carrément…) car il est dans l’obligation de le présenter en très peu de temps… Et on ne parle même pas du libraire, épicier culturel, qui essaie de gérer ses stocks au mieux ( « ah bon Virgin Champ en a vendu 10 ? j’en prends deux alors » ) et qui rivalise d’ingéniosité pour faire tourner les stocks le plus rapidement possible (on se croirait chez WallMart vu la durée de vie d’un livre en rayon).
Ce qui est étonnant dans tout ce fonctionnement, c’est bien sûr le filtrage quasi automatique des livres : avant même que le lecteur puisse donner son avis ou du moins avoir la possibilité d’avoir le livre en main, l’organisation structurelle de la chaîne éditoriale aura bloqué le livre au moins à deux endroits : distributeur et librairie… Deux blocages ou filtrages dont les raisons sont toutes sauf éditoriales avec au final des mises en place de 50 livres pour des bouquins dits difficiles ( « car tu comprends, coco, y a pas 50 endroits en France qui peut prendre ce livre » : discours de distributeur et/ou libraire). Le lecteur potentiel n’aura même pas eu le temps de voir le livre que l’on aura déjà décidé pour lui à deux reprises qu’il n’était pas nécessaire qu’il connaisse cette production. Une situation qui aboutit à une surreprésentation hallucinante de la vente en ligne (essentiellement Amazon) puisque le livre n’existe plus que dématérialisé et accessible sur Internet…
UPDATE : Trois trolls :
1) Position ultra libérale : des systèmes de distribution plus violents existent. Au Japon, cela fait longtemps que la solution a été trouvée : plutôt que de s’embêter à aller convaincre des libraires indépendants qui ont perdu toute spécificité, la distribution a pris les devants. Le résultat est plus proche du fonctionnement de la chaîne de distribution de magazine en France : les libraires ne sont que des vendeurs qui reçoivent une certaine quantité d’un livre imposé où il touchent une marge très faible (le rapport français 40% pour éditeurs, 60% pour distributeur libraires est complètement inversé…) et la diffusion n’existe plus. Il n’y a plus aucun libraire indépendant mais uniquement des chaînes plus ou moins spécialisées et plus ou moins thématiques. Un bouleversement qui aboutit à nier tout statut culturel au rôle de libraire ou du moins pas comme dans l’acceptation française. Côté bibliodiversité, de nombreux éditeurs indépendants existent et réalisent un travail dans des conditions complètement différentes par rapport à un éditeur français avec forcément une modification importante des rapports de forces entre éditeur, libraire, distributeur. Si en France, c’est toujours le libraire qui a le dernier mot, au Japon, il s’agit plutôt du couple Distributeur / Editeur. Pour avoir un peu expliqué la situation française à des amis éditeurs, je suis bien sûr tombé sur le même genre de réactions : mais comment pouvez-vous en vivre ? La réponse est plutôt évidente
2) Position du livre : Toutes ces critiques de la chaîne du livre ne sont bien sûr que valables dans le sens où le livre ne devrait pas être considéré comme une marchandise comme les autres. Ce qui bien sûr mérite un débat un peu plus important sur la place du livre au sein de l’institution culturelle (si des personnes possèdent une bibliographie à ce sujet, ça m’intéresse…) et sur son image très positive. Si des personnes possèdent aussi des références ou des articles sur le statut du livre, cela m’intéresse aussi…
3) Position d’Amazon : c’est plutôt drôle de voir qu’un acteur comme Amazon avec une telle volonté hégémonique, d’une part développe un vrai modèle économique sur une possible révolution numérique du livre, d’autre part, soit obligé par cette même volonté d’être le vendeur numéro un de proposer le maximum de références, en offrant des conditions plus ou moins limites aux éditeurs et distributeurs…
Bref, va falloir se bouger les fesses pour réfléchir à une organisation qui prenne en compte tout ça
Prochain post : bibliodiversité et biodiversité culturelle…